Être journaliste kurde en Turquie…

Être un journaliste kurde opposant en Turquie exige un engagement naturel en raison de l’existence du problème kurde en Turquie.

La poursuite de la répression dans toutes les régions kurdes force les journalistes à vivre dans une  atmosphère politisée.  Les activités d’un journaliste sont considérées par la Turquie comme « terroristes ». Mais surtout, les médias dits « la presse libre », une définition faite par des médias kurdes, sont visés par les autorités. Et ce n’est pas nouveau. Il y a une répression systématique contre les médias kurdes depuis le début des années 1990. Cette répression est directement liée à la lutte du peuple kurde.  La tradition du journalisme dont je fais partie a commencé en 1992, quand le premier quotidien kurde « Ozgur Gundem » (l’Agenda libre ou l’Actualité libre) a vu le jour.  Avant, il y avait Yeni Ulke (Nouveau pays) et Ozgur Ulke (Pays libre), entre les années 1990 et 1992.  Huit correspondants et chroniqueurs, ainsi que dix-neuf distributeurs du journal Ozgur Gundem ont été tués ou exécutés de manière extrajudiciaire.  486 numéros du journal sur un total de 580 numéros ont fait l’objet de procès. Ses journalistes ont été condamnés à une peine totale de 147 ans de prison. En 1994, dans la nuit du 2 au 3 décembre, trois explosions ont même visé deux bureaux du journal Ozgur Gundem à Istanbul et un troisième à Ankara, faisant un mort et 23 blessés parmi les travailleurs. Quinze jours plus tard, le journal a révélé un document « confidentiel » signé par Tansu Ciller, la première et la seule femme à exercer la charge de Premier ministre dans son pays entre 1993 et 1996. Depuis, des dizaines de journalistes kurdes ont été tués, des dizaines de journaux ont été fermés, chacun à plusieurs reprises ou définitivement, des centaines de travailleurs des médias kurdes ont été emprisonnés.

Le journalisme kurde a toujours été difficile en Turquie en raison de la politique négationniste et destructive de l’État envers les Kurdes.  On peut dire que le journalisme kurde fait partie du militantisme, en raison du conflit kurde. On ne peut pas considérer les médias kurdes ou d’autres médias dans des zones de conflits comme en Europe. Il faut plutôt regarder le fonctionnement des médias européens en temps de guerre, par exemple au cours de la Deuxième Guerre mondiale. Donc, face à l’injustice, le journalisme ou le journaliste ne peut se cacher derrière l’objectivisme. Il y a une responsabilité et un devoir qui lui incombent comme tout autre citoyen qui lutte pour la liberté et la démocratie. Dans la Turquie actuelle, un journaliste ne peut pas être neutre. Il est soit avec le régime, soit contre, c’est ce qui est imposé par le régime. C’est ainsi depuis toujours pour les médias kurdes, car la Turquie n’a jamais été une véritable démocratie. Il s’agit d’un système militariste avant tout, qui refuse de reconnaître la liberté d’expression pour les médias kurdes, tout comme il refuse de reconnaître les droits légitimes du peuple kurde.  Cette répression transforme le journalisme en un domaine de résistance. Les journalistes deviennent ainsi des militants, sinon c’est la soumission.  Être aux côtés des opprimés, défendre les droits humains et les libertés est plus que nécessaire, c’est un devoir pour les journalistes, si on veut toujours garder notre dignité face à l’injustice.  À cet égard, le militantisme dans le domaine de journalisme n’est pas une dérive, mais un honneur.

Donc, c’est un métier qui consiste à révéler des informations d’intérêt public.  Si le droit de s’informer est l’un des principes fondamentaux de toute démocratie, alors ce métier est aussi un domaine de la lutte contre toute sorte de répression.

Pour mieux comprendre le journalisme kurde

Pour comprendre l’hostilité de l’État turc envers toute autre appartenance, ou envers les critiques,  il faut regarder plutôt le fondement de cet État qui a été créé sur la négation des autres ethnicités ou cultures. Il est basé sur une seule nation, un seul État et un seul drapeau. On peut maintenant y ajouter le « sunnisme », qui est imposé comme seul courant de l’Islam.

Aujourd’hui, ce n’est pas seulement le mouvement armé kurde, mais toute forme d’opposition qui est considérée comme « terroriste ».  L’accusation de terrorisme est l’argument entre les mains des puissants pour décrédibiliser ou criminaliser les revendications légitimes dans le monde entier.  Malgré tout, les organisations kurdes restent les seules dynamiques démocratiques qui proposent des projets et mènent une lutte sans relâche pour la démocratisation de la Turquie et de toute la région du Moyen-Orient. C’est la raison pour laquelle, elles font l’objet d’une répression systématique et sans précédent, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. L’accusation de terrorisme visant les organisations kurdes n’a aucune légitimité, sachant que ce problème est la conséquence des politiques négationnistes et fascisantes de l’État turc et de la complicité de ses alliés occidentaux et régionaux. Les Kurdes sont les victimes du terrorisme d’État.

Donc, les journalistes qui traitent les sujets sensibles comme la question kurde et les dérives du régime, deviennent automatiquement des cibles. Il est clair que la logique fasciste se concentre sur l’étouffement de toute forme d’opposition.  En Turquie, la principale opposition est le mouvement kurde et ses revendications politiques. Pour le mouvement kurde, les journalistes qui se positionnent dans l’opposition démocratique parlent du terrorisme d’État, ce qui est une qualification juste.  Puisque la tradition de la presse dite « libre » est directement liée à la cause kurde, il serait utile de jeter encore un œil sur la véritable identité du mouvement populaire et armé kurde. Est-ce une organisation séparatiste et terroriste ou une organisation de libération et d’émancipation qui propose un projet alternatif pour résoudre les problèmes et les conflits qui ravagent le Moyen-Orient ?

Le mouvement armé kurde est avant tout une force révolutionnaire de gauche qui a commencé à s’organiser dès le début des années 1970.  À cette époque la plupart des mouvements nationaux, tout comme en Afrique du Sud,  étaient considérés comme marxistes-léninistes.  Le séparatisme est lié aux caractéristiques de l’époque. Cependant, chez les Kurdes, avec le PKK, le séparatisme n’a en réalité jamais été l’objectif principal, car même au tout début, le PKK avait des cadres turcs au sein de sa direction. Il s’agissait des révolutionnaires turcs.  Le séparatisme est un étiquetage qui ne représente pas du tout les revendications de ce mouvement. Aujourd’hui, les revendications ne se limitent pas à la reconnaissance de l’identité kurde. Il y a un projet plus large, plus inclusif et plus élaboré. Des la fin des années 1990, on a d’abord parlé d’une République démocratique en Turquie, avec une autonomie démocratique pour les zones kurdes. C’était un processus de changement de mentalité. Puis, ce projet a pris une forme communaliste. Désormais, plus de guerre frontale pour détruire l’État, mais le transformer avec d’autres moyens de lutte, en créant des conseils, des communes, en se concentrant sur les pouvoirs municipaux et en créant des alliances plus larges avec les mouvements de gauche et démocratiques en Turquie et au Moyen-Orient.  Il ne s’agit pas d’une simple tactique, mais d’une stratégie à long terme. Depuis plusieurs années, les mouvements kurdes essaient de mettre en œuvre un projet de confédéralisme démocratique pour tout le Moyen-Orient. Ces mouvements refusent de reconnaître les frontières actuelles qui divisent les peuples, ils sont ouvertement anticapitalistes et proposent une modernité démocratique contre la modernité capitaliste. Ce projet se porte garant de toutes les composantes de la région en leur accordant une autonomie démocratique, égalitaire, écologique et féministe.

La vérité du régime d’Erdogan

En réalité, le régime d’Erdogan n’a jamais voulu reconnaître des identités différentes au sein de la Turquie, mais il avait besoin de soutien pour se renforcer au sein du système étatique. Il n’a jamais été un régime démocratique et a toujours eu un agenda politique. Il a d’abord reçu un soutien international ; rappelons que les gouvernements européens le considéraient comme un modèle. Puis il a commencé à prendre le contrôle des médias, de la police, de la justice et de l’armée.  Oui, on a assisté à un processus d’apaisement avec les Kurdes à partir de mars 2013, après une période de durs affrontements. Le gouvernement avait misé sur l’écrasement de la guérilla kurde entre les années 2009 et 2013, mais il a échoué comme les gouvernements précédents. Grâce au processus de paix, Erdogan a gagné plus de sympathie et s’est renforcé davantage. En septembre 2014, bien avant la tentative de coup d’État et le déclenchement de la guérilla urbaine dans des villes kurdes, un plan de guerre préparé par le gouvernement a été soumis à l’armée turque. Ce plan envisageait un scénario tamoul pour détruire le mouvement kurde. Rappelons que l’État sri lankais a massacré des dizaines de milliers de personnes en 2009.

Aujourd’hui comme hier, la répression contre les journalistes kurdes va de pair avec la répression contre le peuple kurde. Etre journaliste kurde dans un régime autoritaire ou fasciste reste toujours une affaire difficile et ne peut pas être traité dans une optique occidentaliste. Ils sont journalistes, ils sont Kurdes, ils sont militants, ils prennent clairement position et ils sont conscients des dangers qu’ils encourent.

Maxime Azadi

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