Hadrien Desuin : la victoire turque est compromise, voire impossible

Dans un entretien accordé à l’agence de presse kurde Firat News, le spécialiste des questions internationales et de défense, Hadrien Desuin, a qualifié d’une « victoire à la Pyrrhus » l’invasion turque contre le canton d’Afrin. Pour l’expert français, « la victoire turque est compromise, voire impossible ».

Décryptant la guerre lancée en janvier par la Turquie contre les Kurdes, il affirme que les troupes kurdes défendent leurs terres et sont prêtes à mourir pour elles. Pour lui, la solution au conflit syrien n’est pas politique mais militaire. Il souligne également que l’alliance turco-russe est « une alliance de circonstance, très conjoncturelle, qui peut exploser à tout moment. »

Maxime Azadi : Pourquoi la Turquie a-t-elle attaqué Afrin alors que Daech avait perdu la guerre sur le terrain grâce aux Kurdes après la prise de Raqqa?

Hadrien Desuin : Daech n’a jamais été la cible prioritaire de la Turquie. Bien au contraire, l’EI a pu être un de ses alliés objectifs un certain temps, lors du siège de Kobané notamment. La chute de Daech a créé un vide que la Turquie s’est empressée de combler avec son armée de peur que les Kurdes de Syrie ne fassent la jonction entre leurs trois cantons. Ensuite, les forces kurdes ont pris Raqqa au nez et à la barbe des Turcs et sont descendues le long de l’Euphrate jusqu’à la frontière irakienne. Malgré des accrochages autour de Manbij et Al Bab, la situation s’est stabilisée entre Turcs et Kurdes grâce à la protection américaine ou russe des Kurdes. Elle a repris à l’initiative de la Turquie en janvier avec l’opération « rameau d’olivier » à Afrine pour des calculs probablement de politique intérieure.

– Qui sont les groupes armés sous le commandement turc qui participent à l’invasion?

Une multitude de groupes armés ont été enrôlés par l’armée turque, laquelle préfère rester en second rideau. Il est impossible d’en faire l’inventaire complet tellement ces groupes sont changeants. En dehors des minorités turkmènes, il y a des groupes djihadistes arabes parmi lesquels des anciens combattants du Front Al Nosra, de Tahrir Al Sham, de Jaich Al Islam, diverses coalitions takfiristes qu’on appelle en Europe occidentale « rebelles » ou « armée syrienne libre » mais qui sont en réalité des groupes djihadistes extrêmement dangereux.

– Quel est le rôle de la Russie dans l’invasion turque?

La Russie n’a joué aucun rôle dans l’invasion turque. Seulement pour ne pas se brouiller avec son allié turc, qu’elle pensait pouvoir manœuvrer à l’occasion des discussions diplomatiques d’Astana et de Sotchi, elle a préféré se retirer de la zone d’Afrin et laisser faire l’aviation turque. En échange, elle obtenait la possibilité de reprendre l’offensive au sud de la région d’Idlib et à la Ghouta.

– L’alliance turco-russe peut-elle durer?

Cette alliance est très fragile puisque la Turquie est aussi l’allié des États-Unis, eux-mêmes alliés des FDS. C’est une alliance de circonstance, très conjoncturelle, qui peut exploser à tout moment. Maintenant que la Turquie a stabilisé une bande de plusieurs kilomètres le long de sa frontière avec le canton d’Afrine et qu’elle se trouve face à l’armée syrienne, l’alliance turco-russe entre dans une phase encore plus sensible. En toute logique, l’offensive turque devrait s’arrêter là. Car la Russie ne laissera pas dégénérer un conflit de haute intensité entre la Turquie et la Syrie. Surtout depuis que les discussions de Sotchi ont échoué.

– Quelle est la position des États-Unis face aux attaques turques et pourquoi?

Comme les Russes, les Américains sont très timorés face à la Turquie. Russes et Américains ont chacun peur de la pousser dans le camp adverse. D’où un jeu particulièrement subtil de part et d’autre. Mais les Kurdes ont aussi beaucoup de cartes dans leur jeu, y compris territoriales. Ils peuvent habilement passer par Damas pour durcir la position russe vis-à-vis de la Turquie. Laquelle n’a été d’aucune utilité à Sotchi et ne contrôle pas sérieusement cette pseudo opposition syrienne. Globalement, les États-Unis ne veulent pas entrer en conflit avec la Turquie.

– De nombreux civils dont des enfants ont été tués dans les attaques turques et on a vu des images barbares. Comment expliquer cette situation lorsque l’attaque vient d’un État membre de l’OTAN qui crée une armée de djihadistes et qu’il s’agit des armes de l’OTAN utilisées pour tuer des civils ?

À bien des égards, la Turquie ne respecte pas les valeurs mises en avant par l’OTAN: démocratie, droits de l’homme, etc. Et pourtant l’OTAN ne réagit pas et laisse faire. L’OTAN, autrement dit les États-Unis en Europe, est moins courageuse que l’Union européenne sur ce dossier, ce qui est tout de même une performance incroyable. La Turquie occupe une situation géographique très stratégique face au seul vrai ennemi de l’OTAN: la Russie. L’OTAN se contrefiche de la Syrie, la seule guerre qui l’intéresse c’est la nouvelle guerre froide contre la Russie.

– La Turquie comptait aller à Afrin dans trois heures, mais ses forces piétinent. Que signifie cela militairement quand il s’agit de la deuxième armée de l’OTAN?

On peut effectivement parler d’une victoire à la Pyrrhus. Autrement dit d’une attaque particulièrement coûteuse et inachevée pour l’armée turque. Les forces turques ne semblent pas prêtes à accepter des pertes humaines dans cette bataille d’Afrine. L’opinion publique ne comprendrait pas autant d’aventurisme dans cette affaire. Au contraire, les troupes kurdes défendent leurs terres et sont prêtes à mourir pour elles. Il est donc probable que l’armée turque cesse d’avancer et cherche à stabiliser le front malgré les déclarations belliqueuses de leurs dirigeants. Maintenant que les Kurdes ont trouvé un accord avec Damas pour défendre Afrine, la victoire turque est compromise, voire impossible. Ils pourraient bien passer de l’offensive à la défensive pour consolider leurs positions.

– Depuis le début de la guerre en Syrie, on a vu que les rapports de force, les équilibres, les acteurs, les pions ou les alliances pouvaient changer d’un jour à l’autre. Avec la défaite de Daech, la guerre a pris une nouvelle dimension. Peut-on dire que la guerre par procuration a laissé la place aux véritables acteurs, soit aux États? Avec autant d’acteurs, comment décrire cette guerre? Une guerre mondiale? Combien de guerres se cachent derrière le conflit syrien ? Que peut-on attendre ?

Il est vrai que la fin de Daech n’a pas simplifié la donne. Mais la guerre civile syrienne continue avec des parrains régionaux derrière. Bien que les Américains et les Russes s’affrontent indirectement, je ne pense pas qu’on puisse parler de conflit mondial. L’espace de bataille reste régional et globalement cantonné à la Syrie. D’autre part, les principaux acteurs en présence, Turquie, Iran, Arabie Saoudite, Israël sont des voisins de la Syrie qui n’engagent pas tous leurs moyens dans ce conflit. On reste globalement dans une guerre par procuration.

Contrairement à ce qu’on peut croire depuis sept ans, la solution au conflit syrien n’est pas politique ou diplomatique, elle est militaire. Ensuite le vainqueur imposera sa paix. Si on en reste au statu quo, il y aura une partition et une déstabilisation durable du Proche-Orient, ce qui n’est pas souhaitable. Les Syriens, dont les Kurdes, doivent retrouver leur souveraineté militaire et progressivement éloigner toutes ingérences régionales, quelles qu’elles soient.

Par Maxime Azadi

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