Ces femmes journalistes qui défient Erdogan et le patriarcat

« Si nous avons de la chance, nous serons libérées sous contrôle judiciaire, autrement dit, nous serons enfermées dans une ville avec interdiction de quitter »

C’est avec ces mots que la journaliste kurde Ayse Güney résume la situation actuelle de la presse en Turquie. Mais, les journalistes n’ont pas souvent cette « malheureuse chance ». Ils sont systématiquement arrêtés, emprisonnés, harcelés, intimidés, limogés ou menacés en Turquie. À cela s’ajoute, pour les journalistes femmes, la pression masculine au sein du travail et la mentalité patriarcale qui domine la société et l’État.

Il est souvent difficile de trouver des mots pour raconter le calvaire des victimes. Ce sont chez elles que les mots « pression » et « répression » retrouvent leur vrai sens. Cela signifie, « cruel », « inhumain », « insoutenable ». Chacun de ces mots peut raconter une grande tragédie ou une résistance. Les chiffres ne racontent pas tout. Les bilans chiffrés et les rapports restent insignifiants, s’ils ne suscitent aucune réaction, rendant ainsi impossible de faire sentir ce qui veut dire la « répression ».

Et puis, il y a d’autres types de « journalistes » qui sont volontairement aux ordres, n’hésitant pas de dénoncer leurs collègues qui critiquent le gouvernement ou exposent la réalité des faits. Eux, ils ne sont plus innocents. Ils deviennent complices de la répression. Ce type de journalisme qui propage des informations toxiques complique à la fois l’accès des citoyens à l’information qui est cruciale pour agir et affaiblit l’opposition qui comprend aussi les journalistes critiques.

Depuis longtemps, il n’y a que deux choix qui s’offrent à tout le monde ; la soumission (volontaire ou par la force) ou la résistance. Ceux qui restent debout n’ont pas d’autre choix que de devenir des militants, que ce soit journaliste, citoyen ou même élu. Ce choix fondamental, crucial et qui exige une détermination sans faille les expose automatiquement à toute forme de répression.

Ayşe Güney

Ayşe Güney, porte-parole de la plateforme des journalistes femmes de la Mésopotamie

« La presse est devenue un domaine où les articles sont produits d’un même centre, où les politiques gouvernementales sont défendues. Le rôle de porte-parole du pouvoir actuel est donné aux journalistes » s’indigne la jeune journaliste Ayşe Güney, avant de parler de leur situation.

Elle est la porte-parole de la plateforme des journalistes femmes de la Mésopotamie et l’éditrice de l’agence féminine Jinnews. Cette agence d’information féministe dont toutes les contributrices sont des femmes est la troisième dans son genre. « Jin » en kurde signifie « femme ». Elle a été fondée en septembre 2017, après la fermeture par décret-loi en octobre 2016 de la première agence féminine « JINHA » et celle de « Şûjin » en août 2017.

« La Turquie fait partie des pays où les journalistes ne sont pas en sécurité », affirme la journaliste, rappelant l’assassinat de nombreux journalistes dans le passé, en citant notamment Ferhat Tepe, Metin Göktepe, Uğur Mumcu, Musa Anter, Hrant Dink et récemment le journaliste saoudien Jamal Khashoggi.

La répression a existé dans toutes les périodes de la Turquie, souligne-t-elle. « En 1994, les locaux du journal kurde Özgür Ülke à Istanbul et à Ankara ont été détruits par des bombes, 239 jours après la parution du journal. Les auteurs de ces crimes restent toujours en liberté, tandis que les blessés avaient alors été placés en garde à vue à la sortie de l’hôpital. »

Vingt-cinq ans plus tard, qu’est-ce qui a changé ?  « Malheureusement, aucun changement dans le sens positif » dit la journaliste. Pour elle, la situation actuelle est pire que celle des années 1990. « Durant les trois dernières années, nous avons passé notre temps dans les corridors des tribunaux pour couvrir les procès de nos confrères et consoeurs ».

Elle affirme que, lorsque des mesures répressives ont été mises en œuvre par des décrets-lois après le putsch raté de juillet 2016, les femmes journalistes kurdes se sont réunies pour discuter ce qu’elles pouvaient faire.  « Je peux dire que les femmes ont été les plus convaincues par leur choix. Montrant que la seule chose qui pouvait nous tenir debout était de nous réorganiser, nous avons créé la plateforme des journalistes femmes de la Mésopotamie, le 3 mai 2017 à Diyarbakir. »

Malgré la répression permanente, la plateforme a suivi de près les procès des journalistes femmes en prison et a oeuvré pour créer des emplois, poursuit-elle, avant d’ajouter : « Nous pensons que nous avons fait des progrès, bien que la pression étatique sur nos censeurs est plus forte que celle que subissent les hommes. Sur le terrain, nous subissons d’une part la violence physique et des agressions verbales, d’autre part nous sommes souvent arrêtées (…) Nous avons aussi des consoeurs qui ont été menacées de viols lors de leur garde à vue. Si nous avons de la chance, nous serons libérées sous contrôle judiciaire, autrement dit, nous serons enfermées dans une ville avec interdiction de quitter, sinon nous sommes confrontées à des emprisonnements pendant des mois ou des années. Les articles que nous faisons dans ces conditions sont également interdits, tout comme l’interdiction de notre site d’internet et la saisie de notre journal. Les citoyens qui partagent nos articles sur les réseaux sociaux font aussi l’objet des poursuites. Oui, malheureusement dans ce pays il y a un crime défini comme +crime de réseaux sociaux+. Si d’autres journalistes subissent la même répression, ils ne la ressentent pas autant que nous, les journalistes qui travaillent au Kurdistan. Eux, ils sont souvent victimes de la pression des patrons pour qu’ils prêtent d’allégeance au gouvernement. Certains sont contraints de choisir, d’autres le font volontairement. »

Ayse Güney affirme qu’elle a de l’espoir pour l’avenir, malgré ce tableau noir. « Nous, les journalistes femmes kurdes, avons transformé notre métier en un domaine de lutte. Nous sommes la vérité elle-même. Nous sommes le stylo et la voix de cette région où nous vivons. Cette voix ne s’est jamais tue et ne se taira pas ».

La correspondante de l’ancienne agence de presse JINHA, Nurcan Yalcin, quant à elle, en vient aux faits. « Je vais vous raconter une histoire tragi-comique », dit-elle avant tout. C’est une histoire parmi tant d’autres. Beaucoup sont inimaginables, tout comme les arrestations sans aucune raison.

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Nurcan Yalcin, correspondante de l’ancienne agence de presse JINHA.

Écoutons une petite partie de son histoire : « Le 19 août dernier, après que les maires HDP de Mardin, Diyarbakir et Van aient été remplacés par des administrateurs (nommés par le gouvernement), des parlementaires, maires et sympathisants du HDP sont descendus dans la rue pour protester contre cette décision. Nous, les travailleurs et travailleuses de la presse, étions le 20 août devant la mairie de Mardin pour couvrir une manifestation. Les cinq journalistes sur place dont je faisais partie ont été arrêtés et menottés, alors que nous étions en train de filmer l’intervention violente de la police qui arrêtait plusieurs manifestants. Pendant sept jours en garde à vue, nous n’avons pas su pourquoi nous étions arrêtés. Leur seul objectif était de nous empêcher de faire notre travail. Au bout de sept jours, nous sommes libérés. »

Elle affirme avoir travaillé quotidiennement sous la pression et la violence psychologique des fonctionnaires de l’État. « Nous, en tant que journalistes femmes, subissons deux fois plus de pression que nos confrères. En Turquie, il y a une logique étatique qui veut empêcher la lutte de l’émancipation des femmes. Donc, nous luttons à la fois pour exercer notre métier et contre cette mentalité ».

Situation catastrophique de la presse

La situation de la presse est catastrophique en Turquie, dans tous ses aspects. La répression sans précédent et sans pitié d’une part, l’autocensure, le nationalisme et la soumission à l’autorité chez les journalistes d’autre part. Cette situation dramatique des médias turcs n’a jamais changé depuis la création de la République turque. Cependant, la répression et l’instrumentalisation des médias ont pris une nouvelle ampleur après la tentative de putsch de juillet 2016, qui était considéré par Erdogan comme « un don de dieu ». Le gouvernement détient aujourd’hui le contrôle de la grande majorité des médias qui sont utilisés comme une arme de guerre contre toute forme d’opposition, notamment contre les Kurdes. Avec des mesures prises par décrets-lois (KHK), le président Erdogan a transformé le pays en plus grande prison au monde pour les journalistes. Depuis juillet 2016, 116 médias ont été fermés, dont 18 chaînes de télévision, 22 stations de radio, 50 journaux et 20 revues. Parmi ces médias figuraient l’unique agence de presse féminine JINHA et le seul quotidien en langue kurde Azadiya Welat. Pour le syndicat des journalistes des Turquie (TGS), au moins 115 journalistes sont derrière les barreaux, tandis que la plateforme de soutien avec les journalistes emprisonnés (TGDP) compte 196 journalistes dans les prisons turques. Au moins huit journalistes emprisonnés sont femmes. La Turquie occupe la 157e place sur 180 pays au Classement mondial 2019 de la liberté de la presse établi par RSF.

Maxime Azadi

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